Des élections législatives se tiennent samedi dans l’archipel tenu par les sunnites.
Par Claude GUIBAL
QUOTIDIEN : samedi 25 novembre 2006
Manama envoyée spéciale
Sur la route côtière de Manama, la brise de ce début d’automne a chassé l’intenable brasier estival. Côté terre, ce ne sont que grues, fers àbéton et gratte-ciel étincelants presque achevés : Bahreïn, l’archipel aux 33 îles, pétromonarchie reconvertie en centre financier du Moyen-Orient, est un immense chantier. Vingt ans après avoir fini l’impressionnant pont autoroutier de plus de vingt kilomètres qui relie l’île àl’Arabie Saoudite voisine, un autre est en projet. Ce nouvel ouvrage, plus long encore, reliera cette fois-ci Bahreïn au Qatar. Un lien significatif : Bahreïn, qu’on se le dise, est arabe. N’en déplaise àl’Iran, ce voisin invisible de l’autre côté du Golfe et si insidieusement présent dans la marche du pays. Le chah, jadis, considérait ouvertement Bahreïn comme une terre iranienne. Chiites àprès de 70 %, les Bahreïnis ont pourtant choisi par référendum, lors de leur indépendance en 1971, de faire allégeance au clan Al-Khalifa, lignée d’émirs arabes et sunnites.
Système sur mesure. Majorité chiite, dirigée par une minorité sunnite : la balance est délicate, et compliquée par le fait que le tiers restant de la population est immigrée. «On a un Etat sunnite qui préfère donner des emplois àdes étrangers et qui exclut les chiites, alors que nous sommes les plus nombreux», s’emporte Lulwa, 25 ans, un voile noir drapé sur la tête. Cette secrétaire dans une des multiples banques internationales établies àBahreïn ne votera pas samedi pour les élections législatives et municipales. Pas plus que ses collègues, avec qui elle partage son déjeuner. Ils font partie de ces nombreux Bahreïnis qui regrettent d’avoir cru aux espoirs de changement apportés par l’actuel émir, Hamad bin Issa al-Khalifa, après la disparition de son père en 1999. Héritant d’un royaume déchiré par une décennie de semi-guerre civile, alimentée par des groupuscules chiites déchaînés par la révolution iranienne et rendus furieux par l’autocratisme de l’Etat, Hamad avait créé un espoir sans précédent en invitant ses sujets àsceller la réconciliation nationale en 2001. Nouvelle Constitution, libération des prisonniers politiques, appel au retour des opposants exilés, l’élan démocratique du Bahreïn avait été perçu comme exemplaire et salué par les Etats-Unis, qui y ont installé le QG de leur Ve flotte.
Aujourd’hui, les failles d’un système taillé sur mesure pour le monarque (lire ci-contre) sont plus que jamais apparentes. «Voter ne sert àrien», reprend Lulwa. Comme tous les chiites, elle est sous le choc de la publication, par Salah al-Bandar, un ancien collaborateur du gouvernement, d’un rapport relatant un complot au sein de l’Etat pour influencer le résultat des élections, doublé d’un programme de discrimination àl’égard des chiites. Ce «Bandargate» a provoqué un séisme (1) et ravivé la colère des chiites, déjàgalvanisés par la chute de Saddam Hussein et l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en Iran. La communauté se sent flouée sur la rente pétrolière. Les discriminations sont perceptibles : impossible, entre autres, pour un chiite d’entrer dans l’armée ou la police, sauf pour être agent de circulation. Sous l’uniforme bahreïni se trouvent donc Jordaniens, Marocains, Indiens ou Pakistanais. Tous sont nés sunnites ou convertis, et se sont vu accorder la nationalité bahreïnie, «même s’ils ne parlent pas un mot d’arabe», ajoute Lulwa. Les chiites dénoncent dans ces naturalisations de masse une volonté de gonfler artificiellement les rangs des fidèles de l’Etat.
«Bain de sang». «Les chiites ne veulent pas travailler et conspirent avec l’Iran», soutient Emad, un entrepreneur sunnite. «La loyauté des chiites est discutable quand on sait que leurs leaders ont pris leurs ordres auprès de la marjaya iranienne (2) pour savoir s’ils devaient participer àces élections», ajoute un observateur occidental àManama. De fait, les chefs politiques de la communauté jouent d’une savante ambiguïté sur leurs rapports avec Téhéran. «Nous n’avons pourtant rien àvoir avec l’Iran, s’agace Mahmood al-Youssif, un businessman chiite, fin commentateur de la politique bahreïnie. Présenter les choses ainsi est une tactique du gouvernement pour jouer sur la peur de l’Occident et des Etats-Unis de voir les chiites prendre du poids politique dans la région.» Selon lui, la situation s’est aggravée au point de craindre un «nouveau bain de sang». Seule solution àses yeux pour rétablir le calme : lutter contre la corruption, la discrimination, encourager une meilleure répartition des richesses et des emplois. Un idéal résumé par «Ni chiite, ni sunnite, juste bahreïni», slogan accrocheur d’une campagne citoyenne qu’il a lancée et qui rencontre un succès grandissant. (1) Les autorités ont décrété un black-out total sur le Bandargate, assorti de peine de prison, et ont arrêté récemment des opposants.
(2) Autorité spirituelle du chiisme.
http://www.liberation.fr/actualite/monde/219345.FR.php
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